Blaise Cendrars

Sonia Delaunay

La Prose du Transsibérien

1913

Zoom sur cendrars, un ou quelques plis de l’accordéon, mais pas le 1er [119]

Rarement texte aura connu, d’une édition à l’autre, pareilles transformations.

A l’origine, un manuscrit comme tant d’autres, dans lequel Cendrars fabrique les vers libres de sa Prose du Transsibérien.

Du jour où il rencontre Robert et Sonia Delaunay, tout change.

Un projet éditorial est lancé (1913) qui, par la mise en page, les couleurs, le graphisme, imprime au poème une allure totalement nouvelle : la structure traditionnelle du livre vole en éclats.

Mais elle rattrapera bientôt la Prose qui, dès 1919, sera diffusée en éditions conventionnelles, privée de son éclatant bariolage.

De la fanfare de formes et de couleurs, de mots et d’effets géométriques, à la page noir et blanc, sage et monotone, est-ce encore la même œuvre ?

L’accordéon entier, si possible, ou plusieurs plis différents de (1) [183]

Paris, 1913 : l’avant-garde bat son plein, elle mène des expériences anarchiques, transgressant les frontières entre les arts, bousculant les conformismes.

Cendrars vient d’écrire Pâques à New York, qui lui vaut l’amitié d’Apollinaire, lequel l’introduit chez les Delaunay.

De la collaboration du poète aventurier, encore imprégné des images de son voyage en Russie, et de Sonia, venue d’Ukraine, va naître un livre comme on n’en a jamais vu.

À la fête qui célèbre le lancement, en octobre 1913, on ouvre devant quelques amis – Chagall, Modigliani, Fernand Léger… - une immense feuille qui, d’abord pliée en accordéon, se déploie, comme un rouleau de deux mètres de long.

Plus question de tourner les pages, de passer du texte à l’illustration : tout s’affiche dans la simultanéité.

A gauche, une guirlande chamarrée, toutes les nuances de l’arc-en-ciel ; à droite, le poème, imprimé en caractères différents – une douzaine de polices – et en blocs de diverses couleurs, ample mosaïque polychrome qui joue avec les taches de peinture.

Le regard embrasse cette symphonie de mots et de surfaces colorées – texte baigné de lumière, espace hétérogène, sensuel et mobile.

Zoom sur 1er pli de l’accordéon [112]

Aucun éditeur ayant pignon sur rue n’aurait produit cet extravagant accordéon.

C’est Cendrars lui-même, sur les presses qu’il a créées, Editions des Hommes nouveaux, qui fabrique une soixantaine d’exemplaires.

La réception est hostile, et l’échec, encore accusé par l’imminence de la guerre.

La Prose ne reparaîtra qu’en 1919, chez Gallimard, veuve de son environnement visuel.

Il faut donc revenir à ce « livre simultané », comme l’appelaient ses créateurs, dans sa forme originale.

L'exemplaire n° 11, reproduit ici, est signé des deux auteurs.

En 1937, il croise le chemin de Cendrars.

Celui-ci avait écrit autrefois de sa main droite, il rappelle maintenant, de la gauche, que la guerre a passé par là.

Michel Jeanneret